Les mots sautent d'arbre en arbre, comme des singes, mais dans l'obscur domaine où l'on prend racine, on est privé de leur amicale entremise.

                      

                  Robert Musil

                  "L'homme sans qualités" 
                   

                

          La fièvre est tombée. Eva se sent comme son jean, brûlée par la lumière, délavée par la vie.  Elle a eu trente ans hier. L'âge où je me tuerai, s'était-elle juré, quand elle en avait quinze, et ce matin, elle est là, bien en vie, plutôt gironde d'après les types qui l'ont aimée. Pourquoi continuer ? Pas de réponse, le ciel est muet, les sternes s'affolent au dessus du phare, une éclaireuse s'approche en frôlant l'écume. Les marées d'octobre ont vérolé la plage de bouteilles en plastiques. Rêves d'été qui s'évanouissent. Ici-même, en août, elle croyait encore au bonheur. Pauvre tarte ! Le bonheur, les sentiments, tout ça c'est du réchauffé ! Du rance ! Il n'y a rien à espérer. Elle soupire, une algue qui allait et venait dans le ressac s'immobilise, les minutes filent, un petit vent tiède s'est levé; c'est merveilleux, elle flotte comme l'algue au milieu des vagues, loin du monde et de ses mensonges, elle n'attend plus personne, personne ne viendra la délivrer, elle est libre. Ses ultimes prisons se sont consumées hier devant la petite cabane de roseaux.  Autodafé privé. Elle a brûlé ses derniers souvenirs, ses livres, ses plus beaux oripeaux, désormais tout peut arriver, elle s'en fout.  

          Les cendres et les chiffons noircis tourbillonnent. Quelques bouts de robes, un feuillet du Yi-King, une couverture de Bible, un paquet de tarots rongés émergent encore du tas grisâtre; le Rimbaud relié pleine peau est resté presque intact, le premier pourtant a disparaître en crépitant dans les flammes. Les mots l'épuisent, elle a décidé d'en finir avec leur vacarme, sans tricher. Planqué dans un petit coffret de cuir brun au fond de sa poche, son jeu des anges la démange. Pas grand chose, juste un paquet de petits cartons nunuches pour midinettes en mal de vivre. Avant, chaque matin, elle en tirait un au hasard. C'est fini ma poule, va falloir trancher. Un sanglot lui monte, une bulle d'enfance qui s'en vient crever comme un chiot au bout du rouleau. Il faut tout sacrifier. Le clapotis de l'eau reprend, annonciateur de tempête; il n'y a jamais de repos, même pas pour la flotte. Elle s'accroupit au ras des vagues, lance un galet de toutes ses forces, il rebondit une fois, deux fois, une vague le happe. Le moment venu, elle sera cette pierre, elle plongera sans regret. De l'autre côté de la baie, la ville se découpe en chicots sombres dans le contre-jour tendre de l'aube. Bientôt, les derniers touristes arriveront, des retraités qui profitent des prix de l'arrière-saison. Ils se joueront la comédie des vacances, pépé jouera à la pétanque,  mamie  tricotera en radotant dans le vide.  "Il parait qu'on appelle ça l'été indien, il fera beau demain, n'est ce pas ?" Et ils cligneront de concert leurs paupières parcheminées pour guetter à l'horizon les nuages montants du grand large. Avant, elle haïssait les vieux, à présent que la fièvre est tombée, elle les observera comme au zoo. C'est ça, l'amour.

        Tout près de l'ongle de son gros orteil, un bébé crabe fouille frénétiquement le sable, paniqué par cette chose immense qui dérange la tranquillité du rivage. L'animal semble la fixer de ses minuscules billes noires. Que sait-il de la mort ? Si elle l'écrase, qui le saura ? Et elle, si elle vire putain et qu'elle en crève, qui ça gênera ? Elle réalise soudain qu'elle s'en moque comme du reste, qu'elle a seulement faim, soif aussi, de vin et de sexe. Dans la cabane, il reste un peu de café, un quignon sec et un morceau de chèvre dur. Elle s'en contentera; mais le jeu des anges lui brûle toujours les doigts. Elle résiste encore. "Quel mal y a-t-il ? "  Elle sait bien qu'elle est comme tout le monde, prête à s'accrocher à n'importe quoi plutôt que d'accepter le chaos qui fait mal. Il n'y a rien, pas plus d'anges que de vérité. Banco. Les oracles de carton s'éparpillent sur l'eau grise, un retardataire surnage un instant et comme par hasard, le mot "amour" flotte dans un remous avant de sombrer. "C'est drôle, songe-t-elle amusée, aujourd'hui j'en rigole mais demain je pourrais aussi bien en chialer".  Et sa fringale reprend le dessus.

       Manger, picoler, baiser, dormir, oublier et puis recommencer, voilà, ce sera simple. Elle veut la paix, rien que la paix . Un pas, un autre pas, une idée bleue qui s'envole, une autre qui revient, bien noire, bien visqueuse. Elle remonte la dune pieds nus, le sable est encore frais de la nuit, dans une heure il sera impossible d'y marcher. Elle a déjà tenté l'expérience en serrant les dents pour voir jusqu'où elle tiendrait. Elle n'a pas tenu, et elle s'est dit que Jésus non plus quand il a gémit " Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Silence, le vide la dissout. Marre des discours et des prières ! Elle n'aura plus d'autre foi que celle de l'instant ! Où est-il ce miracle ? Là-bas, où alors ici, à ses pieds. Emporté par un glissement de terrain, un scarabée pataud  vient de capoter sur le dos. Elle le retourne d'un doigt léger, comme ça, juste pour le plaisir de découvrir sa carapace irisée de vert. Pas de morale, pas de projets; elle ira là où le vent la pousse, et plus vite ça finira, mieux ce sera. Elle pense à son gosse, à cette garce de juge qui a dit " Il lui faut une vie de famille, vous aurez un droit de visite....". Elle avait raison, la juge, il n'y avait pas d'autre solution. La petite cabane de roseaux flotte soudain au loin, toute trouble au milieu des herbes jaunies. Le chagrin revient. Ce putain de blues qui lui poisse l'âme, elle n'en veut plus, elle n'en peut plus !  Elle sent qu'elle pourrait rester là à chialer jusqu'à en claquer, mais à quoi ça sert de se lamenter sur son sort ? L'instant est là, impeccable, elle a une forme d'enfer, un corps de battante, et il fait beau. Elle se retourne, les yeux secs; en bas, un goéland pique droit sur le miroir de l'eau et remonte plein gaz, un poisson brillant tout gigotant dans le bec. C'est ça la vie, ma  cocotte; du plaisir et de la tripe, faut de l'estomac mais pas trop de coeur. A l'horizon, le soleil rouge a l'air d'un nez de Gugusse, la nuit s'en va avec les bacchantes sombres qui s'efflilochent au large et les larmes reviennent, aveuglantes. Il n'y avait pas d'autre solution. Si au moins elle avait eu un boulot, elle aurait  pu le faire garder, mais elle n'arrivait même plus à donner le change, elle s'est laissé glisser. Ces nuits dingues où elle faisait n'importe quoi, les joints, le champagne, des boites de capotes dans les chambres d'hôtel, des ombres qui passaient, la prenaient, la jetait. C'est Paul qui avait commencé, lui aussi avait des maîtresses, mais la juge n'a rien voulu entendre, et Paul a trouvé des témoins, des vrais, des gens corrects qui ont raconté qu'elle n'était qu'une trainée. Ils n'ont rien voulu entendre. Elle ne cherchait pas à s'envoyer en l'air, elle voulait un homme, juste un à elle, et il a fallu qu'elle tombe sur Kamal. Ca n'a rien arrangé. Kamal est mort, sinon il aurait écrit... Kamal... L'amour nomade englouti par les sables; Kamal ne reviendra pas.  Elle sourit à la douleur qui lui semble soudain sans objet. La beauté est là, sous ses pieds, au dessus de sa tête, suffisante, parfaite. L'eau, le ciel, le sable. Pour survivre, elle continuera les petits boulots; comme avant. C'est facile quand on est prête à tout. Il y a cette petite annonce qu'elle a repérée hier à l'épicerie. " Couple cherche aide ménagère" . Elle ira, elle apprendra à fermer son clapet au lieu de toujours donner son avis sur tout. A quoi ça sert d'avoir raison si ce n'est utile à personne ?  Bonne à rien, bonne à tout faire. Pour une bac plus huit, ça reste dans la norme. Skin se prélasse au soleil devant la porte du cabanon. Une libellule follingue lui tourne autour, il joue les indifférents mais il aimerait bien se la gober, sa queue fouette l'air. Un vagabond lui aussi, un matou pacha d'un beau gris souris, effronté et charmeur, avec de l'émeraude plein les mirettes. Il a débarqué un matin de pluie et depuis il n'a plus voulu décoller. Il s'enroule en ronronnant contre sa jambe, elle le caresse sur le sable roux. On est pas bien, là tous les deux ? La lumière sanglante lui rappelle ces proies palpitantes que Skin charcute pendant des heures. Le pire c'est qu'elles ont l'air consentantes ! Elle en rit, amère. L'absolu ! Encore un délire de gamine qu'il lui faudra brûler un jour, mais au nom de quoi cette fois ?                                                     

    * 
     
     

     Une maison magnifique. Chèvrefeuille fleuri sur la façade. Surplombant la mer et les collines, un grand cyprès en sentinelle à l'entrée d'un aimable jardin à l'anglaise. Un pré mitoyen, deux chevaux qui broutent. L'herbe est encore grasse malgré l'été qui s'achève, une petite source à fleur de roche alimente les deux abreuvoirs.. Je pense comme une annonce, remarque Eva en professionnelle, et elle dérape, l'esprit ailleurs, dans le canard de l'avant-veille, à la page trois, très précisément, où sous une photo floue de la banlieue d'Alger des mots en italique s'étalaient trop malades pour qu'on puisse les comprendre. " Dans une maison on a trouvé une femme agenouillée qui serrait contre elle ses deux enfants. Ils n'avaient plus de tête..."  Un vol d'étourneaux s'éparpille au dessus du pré et elle revient à elle, sonnée. Ses yeux déchiffrent : "La Mandragore",sur une discrète plaque de cuivre vissée sur le portail de fer forgé. Pas d'interphone. Plus de tête ? Accepter ? marmonne quelque part en elle une voix blanche. Un des chevaux hennit, trottine jusqu'à la clôture. Elle a toujours eu un peu la trouille de ces bêtes-là. Trop gros, trop étranges. Celui-ci est du même gris que Skin. Une jument, en fait, qui fouaille gaiement de la queue et dresse ses petites oreilles pointues en signe d'étonnement.  "Qui t'es toi ? " semble demander l'animal -  J'en sais rien moi-même, s'entend-elle  balbutier, troublée.

           Un commutateur de bakélite noire sous le réséda- Sonnez - Elle appuie, une lueur clignote, un rideau s'écarte et se rabat à la fenêtre du premier étage, un visage s'y encadre furtivement. Elle se rajuste, réflexe de l'époque où elle postulait encore dans les cabinets d'architectes. L'affreux jargon des marchands de lampadaires à boule mauve lui dégueule dans la tête. Elle se rêvait bâtisseuse de maisons solaires, on ne lui demandait que du faux mas en parpaings crépi. Chienne d'époque ! La porte s'entrouvre. Chêne sculpté à la main, heurtoir à tête de lion du XVIème, bronze massif, ici tout est harmonieux, discret. Des bourges. La femme est là, silencieuse, sa blondeur proprette éclate sous le soleil matinal; elle sourit, lisse et polie.

    " Je viens pour l'annonce..."

       Hochement de tête. " Oui, je sais..." . Un fauteuil roulant est rangé dans l'allée, une paire de béquilles abandonnées en vrac sur le siège. La dame trottine devant, irréelle; ses sandales soufflettent le sol comme des ailes d'oiseau, l'ourlet de sa robe légère se soulève à chaque choc.  

    " Je vous suis ? "

        Silence toujours. Puis soudain, du doigt et du regard, un signe bref. "Suivez-moi..." Elle a la quarantaine alerte, mais elle est bizarre. Arrivée dans le vestibule, elle se retourne, amorce un signe vers ses oreilles, pose un doigt sur sa bouche et lance un cri rauque d'enfant enrhumé.

    " Sourde ? Muette ?"

      Sourires de connivence, un carnet sur la table dans la cuisine bleu ciel. " Je m'appelle Victoire, et vous ?" griffonné à la va-vite en travers d'une page.

    " Moi, c'est Eva.

    - Une tasse de thé ?

    - C'est pas de refus...."

       Victoire a l'oeil translucide, une pâleur de marquise. Chez elle tout est délicat, ses mains surtout, fines, déliées; elles virevoltent pour indiquer quelque chose,  Eva secoue la tête : " Désolée, je ne comprends pas...."  Qu'importe, le carnet est là, d'une feuille à l'autre, les messages circulent.

    " Claude va bientôt rentrer, il vous traduira. Vous éviterez de l'aider à descendre...

    - L'aider ?"

       Un geste des deux mains pour dessiner les roues d'un fauteuil orthopédique. Un sourire partagé, puis un long face à face, les yeux dans les yeux, pour un round d'observation. Jeux de glace, bleu, noir, du lacis des iris jusqu'aux abysses de l'âme. Un drôle de rêve.  Eva  reprend le crayon  :

    " En quoi consiste le travail ? "

       Retour du carnet, geste léger pour balayer l'air. " Un peu de ménage..."  Une petite mouche tourne autour du sucre, les deux femmes la surveillent tout en s'épiant du coin de l'oeil et le temps s'oublie. Soupirs. Comment naissent les pensées de ceux qui n'ont jamais connu le son des mots ? Et comment pense-t-on le mot "pensée" quand on n'a que des images dans la tête ? Eva imagine un espace ouaté parcouru d'ondes et de frémissements, le silence éternel, le mot "silence" même, qu'on ignore. Etrange. Elle agite la main, la mouche s'éloigne. Carnet, crayon, réception. La question est incisive :

    " Combien de l'heure voulez-vous ?"

      Aucune idée. Combien gagne une aide-ménagère en province ? Elle rit, a un geste vers Victoire pour dire " A vous de voir..." et le rideau retombe.

    " Vous avez déjà travaillé ?

    - Jamais." 

       Dehors, le jardin est lumineux, une pie sautille de branche en branche, son petit oeil malin lorgne vers la cuisine. " Et pour les chevaux  ?

    - Claude vous expliquera".

      Victoire se lève. " Venez..." Un signe de l'index pour désigner le haut, elles grimpent l'escalier raide. L'atelier est vaste, une large baie taillée dans la soupente étale le ciel jusque dans les recoins, le parquet ciré grince comme un vieux rafiot. Victoire sculpte. Des visages, des animaux, un appel. Elle a retiré ses sandales et arpente pieds nus son domaine, vérifiant une glaise, rangeant une spatule, soufflant une mince pellicule de poussière sur le poli d'un bronze, soupirant avec une petite moue inquiète, l'oeil rond, les paumes tournées vers le plafond.

    " Qu'en penses-tu ? " 

       Un instant, subjuguée, Eva hésite. Une tête de cerf, un cheval hennissant, un visage de glaise aux yeux révulsés, un nourrisson qui hurle. Un cri.  De la part d'une sourde, c'est limpide. Mais comment désigner un cri ? Un doigt tendu qui file de la gorge à la bouche ? Victoire acquiesce avec jubilation..

       Un cri, oui.

       Un reflet fugace rebondit de vitres en vitres, le ronronnement discret d'une grosse cylindrée qui s'arrête. Victoire sursaute, son visage s'éclaire, ses lèvres articulent "Claude ! "dans un souffle ravi. Elle était dos à la fenêtre, elle n'a rien vu, rien entendu, elle a senti. Son homme est de retour. Elles redescendent. La petite mouche est toujours là; alanguie sur le rebord du sucrier, Claude prend son temps. " Il ne faut pas l'aider"  a insisté Victoire.  Eva observe par la fenêtre les manoeuvres compliquées de l'infirme. Le fauteuil roulant est situé juste à la hauteur de la portière, il y en a un autre pliable, sur le siège du passager, mais Claude ne l'utilise pas. Il s'empare d'une béquille, prend appui sur le sol, s'agrippe à la carrosserie avant de récupérer la seconde béquille au vol, puis les jambes inertes, en équilibre instable, il pivote et se laisse retomber de tout son poids sur le siège de l'appareil. Atterrissage réussi. Royal entre les accoudoirs, il exulte. Un soupir de satisfaction lui échappe. Il  lève les yeux, Eva l'accroche. Leurs regards se détournent au même instant. Le hasard ? L'idée d'être une boule de flipper entre les pattes d'un Dieu distrait lui fiche quand même un peu les chocottes.

    " Bonjour, vous êtes venue pour l'annonce, je suppose...Moi, c'est Claude. "  Il a poussé la porte avec un brin de fureur ostentatoire, comme pour afficher sa contrariété d'avoir été surpris dans ses contorsions.

    " Pour l'annonce, oui... Moi, c'est Eva" Une poignée de main franche, paume contre paume, sans réserve. Elle apprécie. Ils se sourient, la glace commence à fondre.

    " Madame m'a expliqué de quoi il s'agissait, mais j'avoue ne rien connaître aux équidés. 

    - On verra ça plus tard. Nous avons surtout besoin d'un coup de main pour les petits travaux. Avec moi, vous comprendrez vite pourquoi..." Il tousse, cherche machinalement quelque chose dans ses poches. Un paquet de Gitanes entamé. Il s'en allume une. Son regard s'assombrit. Elle a senti la gêne; il a honte. De quoi ? De s'offrir une bonniche ou d'y être contraint par son infirmité ? Il s'exprime d'une voix un peu trop forte, à la manière de ces infirmiers qui s'adressent aux malades comme s'ils parlaient à des légumes. Ses cheveux gris en brosse, sa barbe drue, sa carrure, son cou, tout en lui respire la puissance. Depuis quand est-il ainsi cloué dans un fauteuil ?

    " Je suis comme ça depuis cinq ans. Victoire dit que je suis un vieux bougon, vous jugerez par vous-même..." Eva s'étonne : à peine la question avait-elle effleuré son esprit que Claude y avait déjà répondu. Il opère une rotation vers son épouse qui arrive avec le thé et ajoute en riant : "Vous ne trouvez pas qu'on fait un sacré couple ?"  Son rire se brise net. Victoire pose le plateau, s'assied, diaphane, parfaite. Ses doigts pâles picorent les mots dans un rayon de soleil.

    " Elle dit que vous n'avez jamais travaillé comme femme de ménage mais que ça n'a aucune importance, elle vous trouve très sympa...

    - Merci. "

      Il sourit, l'air malveillant, outrant son rictus jusqu'à le rendre comique. " Ne nous remerciez pas, vous allez vite en avoir marre de passer la serpillière derrière moi. Victoire est très exigeante, c'est dans son caractère...

    - J'ai le même.

    - Désolé, je ne supporte plus personne..." grommelle Claude en faisant basculer son fauteuil sur deux roues. Il jongle en virtuose, le buste fier, reprenant la verticale d'un coup de rein impeccable. " Je picole comme un trou, et on me paie pour écrire de la daube !  Voilà pourquoi vous allez en baver ! " Il se détourne d'un bref sursaut du corps, roule jusqu'à la fenêtre et s'absorbe dans la contemplation anxieuse du paysage. La fumée nacrée de sa clope zigzague dans l'opalin du jour.

    " Je commence quand ? "

       Il sourit franchement cette fois, propulsant le fauteuil d'une seule main jusqu'au minibar.

    "Whisky ou vodka ?

    -Vodka.

    - Elle est au congélateur. Je la préfère glacée.

    - Moi aussi..." murmure Eva en se remémorant la gifle vivifiante des vagues au petit matin.

      Victoire signe un refus paisible. Elle ne boit pas. Il apporte deux petits godets de cristal ciselés, les remplit à ras bord, et garde la bouteille embuée à portée de main. Il trinquent et claquent le cul du verre de concert sur le bois.

    " D'autres questions ?

    - Pourquoi ce nom,  La Mandragore ?

    - Nous avons emménagé un vendredi, j'ai rencontré Victoire un vendredi et comme par hasard, c'est un vendredi que je me suis pété la moelle épinière...

    - Je ne vois pas le rapport.

    - Moi si. Mon île déserte est cette carcasse et personne ne viendra m'en délivrer...

    - Vous n'êtes pas seul.

    - Vous jugerez par vous-même..."

       Il repart vers la fenêtre, s'allume une nouvelle cigarette avant d'écluser son godet comme si c'était de la grenadine. Des grappes de molécules qui s'interpénètrent. Ca se combine, ça se sépare et ça repart, songe Eva en imaginant les mélanges ravageurs dans la chair de Claude. Il s'agite. Victoire l'a rejoint et ils échangent une longue rafale cabalistique. Il traduit d'un trait : " Vous  pourriez commencer tout de suite ? Victoire aimerait que vous laviez les rideaux. Elle ne supporte pas que la crasse lui dérobe sa lumière,  Vous êtes d'accord ?

    - Je vaincrai la crasse.

      Un sourire pour conclure. Elle sent la vodka lui fourmiller dans la cervelle. " Ils font l'amour ces deux-là ?" s'interroge-t-elle en catimini, partagée entre l'excitation et la conscience honteuse de son voyeurisme. Victoire lui désigne les rideaux de la cuisine, elle note : ".dans la machine, à 4O degrés, programme textiles délicats... " souligné deux fois, tandis que Claude s'éloigne en bougonnant qu'il a les crocs et que comme d'habitude dans cette foutue baraque, rien n'est prêt.  " Trente cinq francs de l'heure, au noir sinon tant pis..." précise-t-il avant de claquer la porte derrière lui.  "Un boulot au noir pour retrouver la lumière..." soliloque Eva en ouvrant l'escabeau. Elle s'en tape de ne pas être déclarée, elle a brûlé tous ses papiers. Ici elle existe, c'est tout ce qu'elle demande. 
     

    * 

          Il roule. C'est devenu une obsession, rouler, en fauteuil en voiture, en train, se déplacer toujours pour que la douleur pèse moins. Qui peut comprendre l'obscur combat de ceux qui ont perdu l'essentiel ?  Retrouver tous les matins l'horreur d'une réalité qu'un mirage divin aura parfois effacé,  l'un de ces rêves insupportables où il se retrouve avec ses deux jambes valides en train de chevaucher Othello; ou pire encore, en train de marcher main dans la main avec Victoire pour une promenade qui n'a jamais eu lieu puisqu'il était déjà paraplégique à leur première rencontre. A chaque fois que ça lui arrive, il reste cloué au lit, dévasté par l'envie de crever qui s'infiltre, et à l'instant même où il est sur le point d'avaler la poignée de saloperies qui réglerait l'affaire, ça repart pour un tour.

       La route est sinueuse. Il aime la vitesse, ça l'aide à oublier sa lombaire en miettes, la déprime, les bons copains qui s'éloignent. Personne ne supporte les crucifiés. Stupide... La barre était deux mètres dix, la télé filmait, la météo était bonne. Il voulait juste voir jusqu'où le cheval irait. Il a vu. Un panache et le voile noir. Quand il s'est réveillé, un crétin lui a dit qu'il avait eu de la veine parce que les cervicales étaient indemnes. C'est quoi, la veine ? Claquer ou rester impotent pour le restant de ses jours ? Plus tard il a compris que les dorsales avaient trinqué. Pas tellement plus tard, quelques minutes à peine, mais aujourd'hui encore, il se souvient avec une précision parfaite de cet éphémère sursis où il s'était cru sauvé avant qu'il ne réalise soudain qu'il ne pourrait plus jamais bouger ses guibolles.

        Il se rabat sauvagement à l'entrée d'une épingle à cheveux, ricane à la face filante du semi-remorque qui le frôle puis d'une main calme s'allume un cigarillo. Eva l'intrigue. Trop jolie pour être honnête, elle doit bien avoir sa part maudite, un vice comme les autres. Il empoigne rageusement la bouteille sur le siège. Neuf heures du matin et il ne pense déjà qu'à téter ! Il avait pourtant l'intention de résister jusqu'à la fin des courbes mais quelque chose en lui tire toujours vers l'infâme. La bouteille n'est qu'un prétexte. Au fond des ravins sombres, la mer est tumultueuse, le vent souffle du large, la voiture tangue un peu, il suffirait d'un coup de volant et tout s'arrêterait . Il hésite, crépusculaire, mais ses mains restent fermes, il n'a pas perdu le contrôle, il ne perd jamais le contrôle. Il pousse à plein régime. Sortie de courbe, la machine se plaque au bitume; une joie mauvaise l'envahit. Avant son accident, il n'aurait jamais ou se payer un bolide pareil. L'amertume lui tord la bouche. Un miracle ! Deux guibolles contre une six cylindres en V, Jésus est gentil, Victoire aussi, alleluihah !  Penser à Victoire lui fait du bien. C'est elle qui a voulu ce mariage; il n'a rien demandé, elle a signé un " Je t'aime" et tout s'est enclenché. Les pneus ripent sur le gravillon du bord, il redresse in extremis. La chance est là. Quelques centimètres d'adhérence pour faire la différence. Le passé revient, synchrone aux roues qui retrouvent le macadam. L'ennui mortel de la convalescence, la rencontre avec Victoire, ses beaux yeux d'aigue-marine. Elle enseignait sa langue à tout le monde, pas seulement aux sourds. A présent elle dit que ses oeuvres parleront pour elle, elle ne veut plus voir les autres. Elle ne dit pas " ses oeuvres", elle signe " mes monstres".

      Il rit, s'envoie une lampée de Wyborova à la santé des monstres et sitôt passé le choc brûlant, la vie chante à nouveau. La route longe la plage tout droit jusqu'à la ville, et il en connaît chaque bosse, chaque nid de poule. Pourquoi se priverait-il ? Quand il a sa dose,  il chiale comme un bébé, à 180, toutes vitres ouvertes, et le vent sèche ses larmes avant même qu'elles ne coulent. Jamais bourré, toujours présent, lucide, piégé par la réalité de marbre de ses jambes qui ne veulent rien savoir. Il écrase la manette de l'accélérateur, une nuée de passereaux s'égaie sur son passage, le moteur crache sa joie, ça le console un centième de seconde et Eva, le visage d'Eva, ses yeux noirs plein de lumière se remettent à lui tourner dans le ciboulot. Il a envie de la comprendre, de faire connaissance, d'être positif. Il récapitule la liste des courses, vin, pain, fruits, fromage, petits suisses, sans oublier la gnôle, essentielle pour envisager un futur supportable, et les petites pensées ménagères lui tissent aussitôt un maillage serré où l'angoisse n'a plus place.

        Nat vient dîner...

        Hop-là !

        Penser aux cigares...

       Il double un autocar plein d'enfants hilares, une petite fille aux nattes de blé mur lui fait signe, il lui répond gentiment, elle a les yeux pleins de paradis. Entrée parking.  Fléchage, caddies et gogos apathiques. Il ralentit .Le temple des marchands s'étale à perte de vue, dégoulinant de néons putassiers. Il se dit avec une pointe de jubilation rageuse qu'il va s'y vautrer comme on se vautre au bordel, la chair ivre et l'esprit vide. Ici au moins, il a droit à un emplacement réservé.                                                  
     

   * 
 
 

          Elle a eu beau tout essayer, la masturbation, le gros rouge, la baignade, rien n'y fait. Quelque chose de sombre s'est insinué en elle, un acide qui ronge la belle tranquillité où elle se croyait à l'abri. Il y a cette femme agenouillée avec ses deux gamins qui revient la hanter, leurs trois corps décapités, l'Algérie déchirée et  la cohorte des autres qui défilent, ceux d'hier, ceux qui supplient à l'instant même leurs bourreaux ricanants, et ces tueurs morts à eux-mêmes qui iront encore poisseux de sang flamber leurs trente deniers. Comment l'accepter ? Plutôt crever ! Elle se recroqueville sur la natte, le sac de couchage lui pèse, elle étouffe, le repousse et le reprend sans cesse, secouant Skin qui continue de ronfler comme un bienheureux, roulé en boule  à ses pieds. Il pleut dru, la mer  gronde sa colère dans la nuit, des vagues puissantes et régulières dont le fracas se mêle aux clameurs enragées du vent; le plafond de roseaux frémit à chaque rafale, se soulève parfois sous les assauts de la tempête, mais la cabane tiendra, elle en a vu d'autres. - T'as la trouille, mais de quoi ? Pas de mourir, en tout cas... " marmonne-t-elle en traçant des ronds sur le sable qui continue son lent travail d'infiltration. Elle doute, ça la gratte. Les grains s'insinuent sous ses coudes comme autant de petites aiguilles perverses qui s'incrustent lentement dans la peau. Elle doute de tout, de ce boulot de souillon, de sa retraite absurde, de ce voeu idiot qu'elle s'est fait de tout accepter, de flotter comme un bois mort au gré des remous. Il lui semble soudain que la vie est ailleurs, dans la ville, l'agitation, le bavardage dont elle s'étourdissait si bien. Elle se souvient des arguments qu'elle avait pour justifier sa fuite, elle en avait d'aussi bons pour justifier la vie qu'elle menait, des idées qu'elles se formulait à peine tant leur évidence lui semblait indéniable. Un vertige la saisit, elle ferme les yeux, se laisse aller sur son blouson roulé en guise d'oreiller, se redresse aussitôt, cherche à tâtons une allumette, allume une bougie déjà entamée de la nuit précédente. La lumière douce la calme un peu.  A douze ans, elle tenait un journal. Sur la première page, elle avait écrit " N'oublie pas qu'on oublie ! "  Elle avait déjà deviné ce qu'elle redécouvre ce soir : la mémoire est tricheuse. Quand on le sait  il n'y a plus de repères, le tourbillon s'emballe.  Rêvé où vécu ? C'est comme ça qu'on devient folle ?

    Hier, au village, elle a croisé une vieille qui puait la souris morte. " Je ne veux pas..." marmonne-t-elle, consciente du fait que parler toute seule est déjà un symptôme. Elle se lève, farfouille dans la malle qui lui tient lieu de mobilier. Un cahier d'écolier. Elle ne s'est pas interdit d'écrire. Planqué sous sa réserve de savonnettes un stylo à bille a échappé au feu. Elle ouvre le cahier avec une componction de bedeau.  Elle a l'impression de tricher, "Mais personne n'en saura rien..." se répète-t-elle poussée par la même petite voix malicieuse qui la hantait durant ses frasques enfantines. Le passé est là, au bord de la nuit, prêt à tout avaler. Elle entrouvre une vanne, laisse les images tourner. Kamal, le sourire de l'amant terrible, envolé, disparu. Dehors, la pluie redouble de violence, giflant les cloisons de bois, s'insinuant entre les planches vermoulues. La toiture fuit, un goutte à goutte métronomique qui s'emballe tandis que le sable sur le sol prend peu à peu une consistance de semoule trop cuite. Il reste un peu de whisky dans une bouteille. Immobile dans la nostalgie, elle l'examine un long moment, puis elle cède et s'accorde une lampée brûlante avant de trahir. D'écrire. Ce premier mot qui tirera à lui tous les autres, les visages, les lumières qui s'y accrocheront, et les silences qui la défieront. Paul et ses maudits droits paternels, Kevin à l'école, la douleur impossible de ne plus le toucher, le bercer, le câliner, et cette bon dieu de voix de dingue qui monte et gueule jusqu'à l'hystérie, " mon petit mon petit ...."  Jusqu'à ce qu'elle commence à tout casser, comme la dernière fois. La paix. Elle ne cherche que la paix. Une cigarette après le whisky. la chaleur revient. " N'oublie pas qu'on oublie."  Elle tourne une frise fleurie autour de la phrase, le stylo glisse, autonome, et le silence revient, plus fort que la tempête, un silence de ville après les bombes. Elle s'abandonne. La voix caressante de Kamal monte dans la nuit. ".... ton âme est miroir, ceux qui s'y mirent finissent par s'y voir..." Elle s'ébroue. A l'ambassade, ils prétendent qu'ils n'ont aucune trace de son passage, mais il est vivant, il le faut, sinon tout ça n'aurait aucun sens. Kamal, le parfum du thé à la menthe, l'odeur poivrée des peaux après l'amour, Kamal s'éloigne, le vent revient avec les sensations de l'instant, la saveur âcre de la cigarette finissante, les fourmillements dans les jambes, l'humidité du sable sous la natte. Où est-il ? Là-bas, à Bagdad, avec ses compagnons de dérision ? S'il était vivant, il aurait donné de ses nouvelles. Il disait qu'il avait un plan pour entrer par les marais du Sud, mais les marais sont minés, les journaux ont montré les cadavres qui flottaient sur l'eau saumâtre, des Chi'ites, punis pour avoir espéré en l'Amérique, leurs cités à l'abandon, sans eau, envahies par les ordures. Des HLM au milieu du désert et des soldats pour les quadriller. Kamal voulait témoigner, il est parti un matin sans prévenir. Le doute encore, le doute toujours.  Elle brise la nouvelle cigarette qu'elle s'apprêtait à allumer. Tenir bon, sourire toujours. Le vent la rend folle, elle a toujours été comme ça. Folle. Kamal parlait de ses photos, elle s'en souvient. C'était à Lucerne, au bord du lac. A quelques mètres, sur les frontons de chênes du vieux pont, la longue fresque médiévale de la procession des damnés finissait d'être restaurée, les ouvriers s'activaient sur les échafaudages, le pinceau à la main. Elle regardait le sourire blanc de la mort à moitié repeinte en écoutant Kamal. Des paroles de vérité et d'espoir. Elle pose le stylo, s'autorise une petite gorgée. Une, pas deux, ma chérie ! Le vent a cédé, mais la mer au loin gronde toujours.  Le souvenir se déglingue, la voix de Claude s'y mêle.  Elle le revoit, rageur, en équilibre sur les roues arrières de son fauteuil, les yeux rougis par la bibine. Sympathique, sûrement aussi cinglé qu'elle. Kamal avait raison, la poésie, c'est comme l'amour : si on la somme, elle crève. Elle s'allume pour la dernière fois une dernière cigarette. Chaque fois qu'elle pense à Kamal elle a envie de s'achever. Elle y retourne, il est là, assis en face d'elle. Le lac était brumeux mais le ciel était clair derrière le tulle léger qui s'effrangeait. Elle lui parlait de sa mélancolie, elle avait le coeur en berne, "la molle du lac" comme disent les Suisses. Kamal, son prince en haillons... La cigarette la détend. Biberon, poison; elle tête avec délice, Kamal lui murmure à l'oreille"  Ma colombe, ma princesse, on est immergé dans une onde qui recouvre le monde; des courants  nous portent et nous traversent. Une guerre en Chine, une naissance en Amérique, un vieillard qui meurt, le sort des plantes et des animaux, tout nous parvient sous forme de remous immenses ou infimes,, tu n'y peux rien..." Pour lui, l'égo n'était qu'un mirage. Et de l'autre côté, il y avait Paul, la vie de tous les jours, Paul penché sur sa console, le gamin en pleurs dans le berceau, les cris, la photo de mariage déchirée, les tubes de comprimés sur la table de nuit. De toute façon elle serait partie un jour.

           Une onde, un océan où nous serions tous plongés... Elle sourit à l'infini, elle aime cette idée d'être immergée au milieu des pensées des autres. A Luzern, des cygnes  louvoyaient aux abords du ponton, Kamal leur lançait du pain, elle était appuyée contre son épaule. Il a murmuré d'une voix très lasse : " Quand plus personne ne saura ce qu'était la liberté, la tyrannie n'aura plus de nom..." 

      Elle a demandé : " Mais qu'est-ce que la liberté pour toi ? " Il a répondu longtemps après en regardant l'autre rive qui se découvrait sous les lambeaux de brume : " Dans l'océan, nos rêves les plus beaux réchauffent les déshérités, mais vous, les Occidentaux, vous croyez en la Réalité, ça  mange  vos rêves et pour finir, vous oubliez l'océan, vous ne pouvez même plus l'imaginer..."

       Elle relève la tête, tapote la pointe du stylo sur la planche blanchie par le sel, en décroche quelques grains scintillants qui vont se perdre dans le sable. Le vent redouble exhalant la colère du large. Elle s'entend marmotter " ...Le fric c'est chic, j'allume à pleins tubes..."  et la voix de Kamal enchaîne : " Chez vous, les gens n'ont plus d'ailleurs... "  Il a pris sa veste sur la chaise, sa valise d'objectifs était dans l'entrée. Il y a eu ce dernier baiser pendant lequel elle se souvient avoir songé aux mensonges qui rendent les hommes fous, à la Bible, au Coran et à Ghandi. Mais c'est fini tout ça, il est parti. Elle l'a longtemps suivi des yeux par la fenêtre, sans pleurer, comme morte. Il ne s'est pas retourné, et ce jour-là, elle avait ses règles. L'excuse parfaite pour aller se noyer. 
     

     *

          

           " Je veux l'ivresse sans la gueule de bois, c'est tout ! "   Elle respire, s'envole. La lumière annonce déjà les bleus du soir. Elle s'est réveillée sur le coup de six heures, la bouche fraîche, le corps dispos. Elle a couru longtemps, le sable la caressait , elle le sentait à peine. Après, les heures ont filé. Elle a fait la bise à Victoire; à présent, elle range les couverts avant de préparer les entrées. Elle a toujours adoré range ses jouets. Un bol sur l'égouttoir. Victoire a dit qu'elle viendrait superviser mais avant il faut monter la mayonnaise. Quatre oeufs. Faut garder le blanc ? Non, le blanc c'est pour les oeufs en neige. Elle règle le débit du filet d'huile, sensation suave comme la clarté d'un instant de grâce, tout a un rythme, même les mayonnaises, aurait dit Kamal.  Elle s'amuse et la mayonnaise commence à prendre. Le rythme, tout est là. Cet après-midi aussi, il était question de rythme. Elle cherche l'image dans le sédiment encore chaud. Claude et Victoire autour du cheval gris. Victoire a passé la bride et le harnais avant d'atteler le sulky. Une image gaie, Claude se hissant du fauteuil roulant au sulky. Il a braillé, bravache, " Des jambes, encore des jambes ! " en lançant la bête au petit trot. Victoire le couvait des yeux, elle a tracé des lettres dans le vide, un Y, un O, un L, un A, un N, un T, encore un A. "Yolanta", le nom de la jument. L'oeil s'habitue vite; là aussi tout est question de rythme, quand on le sait, l'or est à portée de doigt.

        Elle goûte. La mayonnaise est parfaite.   

        Plus tard. Bille Holiday distille son blues en sourdine, les sons s'enchantent, se répondent, crépitement des flammes calé sur le temps, chuintements syncopés de la cocotte; le vent souffle fort encore mais la pluie a cessé. Elle s'affaire, le couvert est mis, elle a tout prévu. Les bougeoirs sont nickels, les serviettes en bouquet, le vin chambre en carafe, il manquera quelques pinces pour les crustacés mais Victoire a apprécié d'un de ses sourires de fée vanillée.

       Nathanaël parle. Elle l'observe depuis la cuisine. Claude porte un toast aux ivrognes, Victoire s'esclaffe d'un drôle de rire plus proche de la plainte que de la joie, ses mains dansent le tango devant sa poitrine.

      Servir à gauche, desservir à droite, penser à remplir les verres vides.

       Merci. 
       Elle y retourne en rajustant son petit tablier blanc sexy sur la robe noire que lui a prêté Victoire. " Un voyou de rien du tout." songe-t-elle en versant le Château Machin Chose à trois milles balles la bouteille dans le grand verre et non pas dans le petit, comme l'a bien spécifié ce connard qui exige de pouvoir humer pleinement le bouquet. Manucuré, des mains immenses, poses élégantes, un mauvais point : la brillantine et la chevalière à l'auriculaire. Nat. Elle tend l'oreille tout en servant. Nat disserte sur l'art agrémentant son propos de brèves gesticulations à l'intention de Victoire qui semble prendre plaisir à l'affaire. Claude traduit tant bien que mal.

    " L'Art et l'amour ont le même défi, le temps. "

        Evidemment ! Elle a acquiescé malgré elle d'un hochement de tête et Victoire esquisse un sourire. Nathanaël se retourne, l'oeil pétillant : "Vous aimez l'art ?" Elle baisse les yeux, vire au rouge pivoine. Avec une pile d'assiettes sales en équilibre sur les bras, elle ne se sent pas d'humeur à engager le débat. Mais il insiste ce tordu ! " Vous avez bien un avis..."  Elle lui darde un regard de murène en chasse repose la pile d'assiettes. " Si vous le permettez, j'ai du travail..." Il poursuit son inspection, son oeil froid la fouille partout, ça la paralyse. Elle se mord les lèvres, au bord de lui crier d'aller se faire foutre.

    "Ne parlons plus d'art, voulez-vous ? " hasarde Victoire par la voix neutre de Claude, " Au contraire, rigole le saligot sûr de lui, parlons-en!"  Et il se présente  : " Nathanaël Weintraub, j'arrive de New York, vous voulez savoir comment on vivra ici dans trente ans ?"  Elle le toise, juge un peu faux-cul la main affable qu'il lui tend et rétorque" Je ne suis payée pour rire..." Les deux mâles s'esclaffent. Elle ravale sa fierté et continue de desservir. Dans la cuisine, une flûte culbute; elle la regarde exploser au ralenti sur le carrelage, le bruit du verre brisé la calme. " Tout va bien? Vous pouvez apporter les cafés..." tonne Claude depuis la salle à manger.

    Billie Hollyday s'est tuée, le silence ternit. Elle ramasse un à un les éclats de verre mouillés de champagne, des lames aiguës, tranchantes pour les doigts, les poignets. Nat... Un taré comme on en rencontre à la pelle, cultivé, mais qui n'a rien pigé. Tout à l'heure, il  parlait à la bonniche, il jouait son rôle de riche. Pauvre naze ! Elle balance les débris dans la poubelle, cherche un coin de ciel par la fenêtre. Café, cognac chocolats fins, une boite de cigares. Les bourges, ça ne pense qu'à la panse, rumine-t-elle en traînant  la savate. 

          Trois heures du matin, retour au bercail. La tempête s'est calmée, un croissant de lune montante joue à cache-cache avec les pins. Elle se repasse le film. Quelque chose s'est détraqué, elle se sent sale, opaque, alors que sur la plage, ce matin elle chantait. Ce type la hante. Un dandy décavé ! Son pardessus doublé en écureuil du Canada - Il en faut des centaines pour faire une merveille pareille - qu'il a minaudé ce con !  Et la photo de sa poubelle ! C'est dans un modèle comme ça qu'Albert Camus s'est planté ... -  Et Claude qui la jouait béni-oui-oui !  Elle les maudit, s'en repent aussitôt, la haine lui fait trop mal, ça la brûle, elle a le coeur à vif. C'est peut-être un dandy; mais elle aimerait bien comprendre pourquoi elle retombe sur sa sale gueule pleine de morgue chaque fois qu'elle ferme les yeux. Tous des porcs ! Heureusement que Victoire était là. Victoire ne se trompe jamais, elle sait lui résister... Demain, il faudra... Je lui en parlerai...; elle a tout vu....

          Pour garder la vérité au chaud, faut rester limpide.

          Demain...

        Skin s'enroule contre son ventre, elle croise les doigts en s'abandonnant sur la natte -  J'y verrai plus clair... - et à peine a-t-elle posé la tête sur l'oreiller, qu'elle plonge aussitôt dans les tourments d'un sommeil fiévreux parcouru d'éclairs de haine et de sang.  

      * 
     
     

     Il y a ce tout premier visage, l'original, un granit.  Le vendre ? Impossible. Comme chaque fois qu'elle se laisse aller à évoquer cette éventualité obscène Victoire sent le pied du géant sur son coeur. Vendre la source serait le sacrilège suprème. L'énigmatique portrait du vieil asiatique lui est sorti des mains par hasard, un jour où lasse des voluptés de la glaise elle s'était aventurée dans les aspérités rugueuses d'un granit. Trois milliards d'années pour arriver du magma jusqu'à elle, et Nathanaël qui fait mine de ne pas saisir pourquoi elle refuse. " C'est une pure merveille..." Il fait son charmeur, caresse le crâne lisse de la statuette. " On dirait Lao Tzeu."   Victoire guette les jeux d'ombres sur le parquet, ça lui parle. Son fétiche est face à la baie vitrée, le soleil le frappe en plein. Un petit papier sur la table. "15OOOO, je n'irai pas plus haut pour le moment...Sauf si vous..."

       Ironique, elle laisse venir la question, pianote légèrement des doigts, dresse l'index. " Si je ? "  Il hésite, pose le stylo sur le chéquier en creusant les joues comme une diva cachectique. Malade ? Oui, malade....Sauf si vous l'aviez !  Elle a compris. Si elle avait le sida ou le cancer, la cote de ses oeuvres grimperait. Ce qui est rare est cher. Elle hausse les épaules. Elle se fiche de l'argent, Nat ne peut l'ignorer.

    " Nat, je suis désolée, l'essentiel doit demeurer caché..." 

       Assise par terre dans un rond de lumière, elle surveille du coin de l'oeil les mouvements subtils qui grouillent comme autant de messages à déchiffrer. Une ligne plus sombre, un plein, un vide, les images changeantes lui chantent un poème. Elle sait ce qu'elle cherche : le mouvement absolu, le sens ultime en une seule forme, comme d'autres traquent la note bleue. Elle retrouverait l'éblouissant silence, celui qui l'ensevelit quand elle s'abandonne aux ténèbres, là où il n'y a plus rien, ni mouvements, ni souvenirs, ce néant où tout se meurt, où tout renaît. Plus tard, le flux la traverserait de nouveau, la source profonde charrierait une eau pure, sans mémoire, et cette forme qu'elle imaginait ultime ne lui apparaîtrait déjà plus que comme l'infime ébauche de ce qu'elle espère. La Maya. Respiration, silence, expiration, tout va, tout vient. Mais comment expliquer ces choses-là à un égoïste ? Nat ne connaît que le plaisir. Elle caresse les plis de sa robe étalée en corolle sur le parquet. Du lin brut. Nat porte du lin, clair lui aussi; c'est la fin de l'été, l'hiver il ne porte que du noir. Ils partagent ce goût du noir et blanc, du lin et de l'Asie. C'est un frère, même s'il a trahi.

     Il tourne dans l'atelier. Souple, dangereux. Elle suit des yeux son panama qui tranche dans la lumière. Il s'arrête un instant devant le "Faon Blessé". Argile fragile. L'animal est face à la mort. Elle devine la fascination de Nat pour l'objet; celui-ci peut être vendu, ce n'est qu'une petite pierre sur le chemin. Petits papiers de main en main. 3O OOO. Qu'en ferait-t-elle ? D'autres formes, d'autres rêves. Un geste, un battement de cils pour dire OK. Nathanaël n'y voit que l'avidité en reflet de la sienne. Un gosse. Elle s'échappe, des papillons blancs dansent sous le coquelicot de ses paupières . Elle pense à Eva, à son sourire de madone. Une solitaire, elle aussi, une amie; elle n'a jamais eu d'amie. Sereine, elle se prépare au deuil de la statuette. Affaire conclue. Nat signe le chèque, sûr de lui. Demain il repart, tout va si vite, n'est-ce pas ma chère ? Il articule lentement, il fréquente beaucoup d'artistes, il lui jure qu'elle est la plus grande, la plus vraie, et que ses amis aimeraient la connaître. Message en anglais sur le carnet. " Il faut que tu viennes à New York un de ces jours..."  Elle intercepte, rétorque illico. " Jamais ! "Il rit, articule : " T'es qu'une sauvage ! " Et heureuse de l'être ! signe-t-elle sans qu'il y pige que couic. En fait, elle a l'avantage.

       Eva est en bas; comme chaque jour en ces heures lentes , elle époussette. Elle se sent amoureuse du monde, pas d'un homme. L'amour, elle a eu sa dose ! Elle observe Victoire qui descend les marches comme si c'étaient des bulles de savon,  Nat la suit, l'air ravi. Traversée du barrissement stupide de l'aspirateur, elle s'absorbe dans les détails, un cendrier pas net, une trace de rouge à lèvres sur un verre, des chiures de mouche sur la prise de courant.

    " Tu as bientôt fini ton ramdam ? " signe Victoire de la bouche et de la main. Connexion. Elles fusionnent l'espace d'un sourire puis l'impression secrète s'évanouit; reste l'ironie qui file dans les yeux froids de Nathanaël. Eva désigne l'aspirateur, porte un doigt vers son oreille :

    " J'entends rien !"

       Et Victoire de piquer un fou rire.

    "La folie ordinaire..." commente l'Américain d'une voix de crooner. Victoire élève et abaisse les deux mains tendues, paumes vers le sol. " Arrête ça !"  Trivial. Un clic du bout de l'orteil  et l'engin rugit un dernier râle rageur, Nat se découvre. "Heureux de vous revoir..."  Elle s'amuse, Eva, elle le sent dans ses petits souliers, elle demande : " Vous avez réfléchit à l'Art depuis l'autre soir ? "  La statuette brandie haut devant lui, l'autre fait mine de ne pas avoir entendu.  "Regardez un peu la pure merveille..." Il se fend d'un sourire enjôleur." Il faut fêter ça !" Ils s'acheminent vers le petit salon qui donne sur la mer. Dans la lueur tamisée des vénitiens, une table basse marquetée de rose et quatre fauteuils de velours aux accoudoirs d'ébène. Victoire hume l'air. Elle signe fronçant le nez :

    " Claude est passé...

    - Je ferais  bien de retirer mes gants, j'empeste l'eau de Javel. " remarque Eva joignant le geste à la parole. Les oeillades de Nat l'horripilent. Elle le sent  glisser comme un rat contre sa peau, son ventre, son cou, là où c'est tendre, remontant derrière l'oreille, caressant la nuque, puis les tempes, jusqu'au coin de la bouche. Flash. Rencontre. Tu m'as vu ? Je t'ai vu !

    " Il y a des jours où l'animal a faim...." murmure Nat comme pour lui-même. Elle respire son souffle, ça lui pimente la peau, elle a envie malgré elle, une envie paiënne de s'envoyer en l'air, mais à quoi bon forniquer si c'est pour célébrer la pourriture ?  Elle tend son verre à Victoire qui demande des lèvres : Porto ? Whisky ? Vodka ?

    "  Glacée, oui, merci..." Nat se sert.

    "  Vieux mescal, Eva ? 

    - Pourquoi pas ?  Je n'ai jamais essayé..."

        Elle ne ment pas, c'est la première fois. Nat lève un toast à la statuette Une flèche de métal transperce l'animal de part en part. Argile et bronze, un mélange extrême. L'oeil du faon a un éclat suppliant. A vendre. Eva l'imagine kidnappé par une Texane capricieuse, finissant dans une salle de bain violine à robinets plaqués-or, et le mescal incandescent prend soudain comme un goût de reviens-y.

    " A la beauté, et au talent ! " Il parade; Eva se dresse sur ses ergots : "Vous n'aimez pas la beauté, vous ne vous intéressez qu'à son prix ! "

          Il rigole. " Mais vous en vivez ma chère, c'est un peu grâce à moi que vous touchez vos gages.

    - Vous êtes un goujat.

    - Et vous, une naïve..."

       Il croisent le fer en chuchotant comme deux amis, souriants et flegmatiques. Absorbée dans sa rêverie, le corps abandonné aux courbes du fauteuil, Victoire s'offre au soleil, observant en elle-même les pensées qui s'enchaînent, épures de formes morcelées en impalpables cinétiques du sens. Elle se dit qu'un entendant ne se saura jamais comment pense un sourd de naissance. Ici, il n'y a que le mouvement et la forme, un jardin zen qui se recompose en permanence. Elle observe le couple à la dérobée : Eva cligne de l'oeil pour admirer l'ambre de son breuvage dans le soleil, Nat bouge les lèvres. Elle parvient à y lire : " Je connais bien les filles de votre espèce..." puis Eva parle à son tour, une suite vive d'étirements, de cercles qui martèlent : " Vous masquez  mal votre nullité. " Et Nat s'esclaffe, son bras clair cisaille l'espace. Le mouvement  ordonne : " Fermez-la !" Les lèvres menacent :" Ne jouez à ça, je pourrais vous faire mal...

    - Je sais ce qui vous manque.

    - Vous n'allez pas me sortir un couplet sur l'amour !

    - Que connaissez-vous de l'amour ? Je suis sûre que vous n'avez que des partenaires !

    -  Et alors ?

    -  Je veux plus..

    -  Ca vous dirait.

    -  Moins qu'à vous...

       Victoire se réfugie derrière le manteau lourd de ses paupières. Les joutes sexuelles la lassent. La vie est ailleurs. Ce soir, quand son Claude s'abandonnera au sommeil, elle le respirera dans l'obscurité, elle retrouvera les parfums d'algues dans ses cheveux, elle lèchera le sel sur sa peau et le plaisir viendra. Après, sans le réveiller, elle lui racontera tout, du bout des doigts, pourquoi ça lui est égal qu'il n'ait plus ses jambes, pourquoi elle l'aime lui et pas un autre.

                  

    *

 

       D'abord il y a l'odeur. Un mélange puissant d'ammoniac, de crottin et de paille fraîche. Puis elle découvre le regard tendre et attentif de la bête. Yolanta retrousse les naseaux dans un pflemen nonchalant. Eva tend la main. C'est doux, humide, chaud. Elle constate que les juments ont de la barbe au menton, ça chatouille les doigts, elle y prend plaisir mais recule vite fait à la vue des incisives. " Holà, gentille...." Un fantasme fuse, affreux, ça lui arrache le bras, ça dure juste assez pour que son coeur se mette à battre la breloque. Elle se rassure. La bête est calme, son souffle régulier. Elle lui parle, lui caresse l'encolure. C'est la première fois depuis son enfance. Une onde joyeuse la traverse, elle se souvient. Des petites robes blanches, de papa qui riait en la voyant rebondir sur la selle du poney.

    " Alors ? Je vois qu'on s'y fait !"

      Elle se retourne d'un bond. Claude est à l'entrée de l'écurie, les mains à plat sur les cerceaux d'aciers de ses roues, un sourire de Bouddha aux lèvres. Elle le scrute. Il n'a pas picolé, son regard est net, sa barbe bien taillée. D'habitude, à cette heure il est déjà bien plein. Bravache, elle s'adosse à la porte du box ; la jument lui souffle dans la nuque mais le fantasme de dévoration est jugulé, elle n'a plus peur. Elle sent se nouer entre elle et l'animal ce doux lien d'évidence qu'elle s'efforce désormais d'entretenir avec tout ce qui vit.

    " Je viens effectivement de faire connaissance, au sens où je l'entends..."

       Il sourit. Ses yeux pétillent de plaisir, il passe une main en rateau dans ses cheveux en brosse.

    "  Vous verrez, à la longue vous les comprendrez mieux. Il n'y a pas de truc, les chevaux sentent exactement la position intérieure où vous-vous tenez. Si vous avez la trouille, ils le sentent, on ne peut pas les bluffer."   Claude lui parle le langage qu'elle aime, c'est un frangin.

    " Comme les félins ?

    - Les grands félins m'effraient...

    - Je croyais que vous cultiviez le ricanement permanent.

    -  Pas avec vous..."

       Il fait faire une pirouette au fauteuil, sort une pipe de sa poche et commence à la bourrer avec la minutie tranquille de ceux qui n'ont plus peur de perdre leur temps. Au moment de l'allumer, il se ravise :

    " Jamais de flamme dans un box. Mon arrière grand-mère a perdu sa ferme et ses chevaux dans un incendie. J'espère que vous-vous en souviendrez. "

       Elle laisse échapper un mouvement d'iritation. " Je ne fume plus depuis deux jours et vous feriez bien d'en faire autant. Ce matin je vous ai entendu tousser, ça m'a fait mal pour vous...

    - Vous n'avez aucun vice ?

    - Je les ai tous. Je leur donne la becquée de temps en temps, juste ce qu'il faut pour qu'il ne crèvent pas.

    - Pourquoi ça ?

    - Un individu sans vice est-il capable de comprendre sa propre espèce ?

          Ils demeurent face à face un bon moment. La jument souffle et tourne dans son box, inquiète de la présence des deux humains. A côté, Bellugo l'entier gratte sa paille et tape du pied. " Vous croyez qu'il va rester quelque chose de sauvage sur cette putain de planète ? soupire Claude.

    - Le doute forge la conscience..." soliloque Eva dans les nuages. Claude agrippe à deux mains ses genoux morts. " J'ai besoin de croire à un bout de vie sauvage quelque part, sans Coca Cola, sans chips, sans télé, un endroit vraiment peinard. Vous comprenez ? "

    Elle rigole :

    "Vous pouvez aller sur Mars, mais si vous avez besoin de vous ressourcer, cherchez à l'intérieur...

    - Un jour, dans la savane, je me suis retrouvé coincé au milieu d'une famille de lions.

    - Qu'avez vous fait ?

    - J'ai cavalé jusqu'au 4X4 et ensuite je me suis demandé comment faisaient les Masaïs pour supporter ça tous les jours; ça m'a requinqué." Elle opine, heureuse de constater qu'il a trouvé sa source. Dommage qu'il se haïsse tant. Elle l'embrasse sur le front, il recule, troublé.

    - Qu'est-ce qui vous prend ?

    - J'ai décidé de ne plus tricher, je fais exactement ce que j'ai envie de faire.

          Il la dévisage sévère en tirant le loquet du box. " Vous devriez monter, votre philosophie y trouverait son compte. Allez-y, entrez."  Elle hésite. La jument présente la croupe. " C'est dangereux ?  " Il gronde d'une voix d'outre-tombe : " Avec les animaux, tout peut arriver !   Elle n'ose pas lui avouer qu'elle n'a pas confiance en lui. En cas de pépin, que pourrait-il faire à part appeler au secours ? Il s'explique : " Yolanta m'obéit à la voix ; et ne vous inquiétez pas pour vos heures, si vous la montez ce sera déduit de vos gages... " Ca leur arrache un petit rire sec. Il lui montre la selle, le filet.

    " Vous savez comment faire ?

       Elle sait. Avec les poneys, c'était pareil. Des visions de prairie et de lumière d'aube lui parviennent, elle se dit, éblouie : " Yolanta m'envoie des ondes..." Mais il y a une ombre, le chagrin de Claude. Elle le devine. Ces gestes rituels de sangler, dégarotter, ajuster le filet, coiffer le toupet, il a dû les pratiquer des milliers de fois, et à présent, impuissant, il regarde. Quelle faute a-t-il  commise pour être ainsi puni  ? 

          Ils sortent, Elle tient la jument en main. Le soleil roux de fin d'après-midi caresse les crénelures du sable du carré de travail, il y a du bleu au dessus du gris, du gris mélangé au bleu, et de la mer turquoise monte au loin le chant clair des rouleaux sur la grève. C'est le moment. Elle respire à fond, ses genoux s'entrechoquent mais elle se laisse porter par les vibrations de l'animal. " Tout va bien, il faut rester calme, je la tiendrai en longe..." répète Claude. Elle reprend confiance, remarque que ses jeans sont trop ajusté, elle a entendu la minuscule déflagration d'une couture qui à lâché au moment où elle engageait le pied dans l'étrier. Claude a entendu lui aussi, il s'en amuse et c'est la fête; d'un seul coup elle se retrouve en selle. Que c'est bon ! Vu d'ici, tout est différent, l'horizon s'élargit. Elle entrouvre les doigts, Yolanta s'ébranle, Claude fait rouler son fauteuil jusqu'au centre de la carrière, il tient la longe à bout de bras et pirouette sur ses roues de manière à demeurer toujours face au flanc de l'animal qui tourne d'un pas actif. Il demande " Comment ça va là-haut ?" Les petites oreilles de la jument cherchent comme un radar la voix du maître.

    " J'ai l'impression de voler... On peut la mettre au trot  ?

    - Vous connaissez le trot enlevé  ?

    -  Je crois..."

       Il claque de la langue, la jument se lance dans un petit trot d'école, Eva cherche le rythme, assis, levé, tout lui revient sans effort, comme si son corps n'avait rien oublié. Claude pirouette de plus en plus vite, jonglant de la main gauche avec la longe et de la droite avec la roue du fauteuil. " Vous avez dû être cavalière dans une existence antérieure ! " Elle pouffe, elle aimerait lui raconter cette impression d'éternité qui ne la quitte plus depuis l'autodafé, mais en soufflant comme une baleine, c'est assez délicat; alors elle se contente d'un petit sourire crispé, l'air de dire   "J'espère que ça va durer..." Et tout à coup, patatra ! Elle rebondit, sac à patates sur la selle, incapable de contrôler quoi que ce soit. La jument ralentit illico. Claude est ravi.

    " Vous n'êtes pas tombée, bravo !

    - Elle ne risque pas de s'emballer ? "

       Il s'esclaffe de bon coeur. " C'est comme si vous craigniez que votre chat vous égorge. Yolanta a seize ans, je l'ai débourrée, c'est une amie; la longe ne m'est utile que pour pallier vos éventuelles erreurs de main...

    - Merci pour "l'éventuelle.."

    - Ne le prenez pas mal. Continuez au pas."

       Elle tourne, volte à main droite, serpentine. A présent, elle a oublié le danger, ne demeure que la sensation moelleuse de ce grand corps chaud qui la porte; elle a huit ans, ça lui fait penser à sa pauvre mère qu'elle a laissée sans nouvelles depuis qu'elle a quitté Paul; à son gredin de père aussi, elle se dit qu'il l'aurait comprise, lui qui a tout perdu par amour et a fini par en claquer. Un nuage sombre étouffe le soleil et le monde aussitôt s'affiche en négatif. Finita la fiesta. Elle redevient la femme de ménage. Elle ressent l'inconfort de la selle, le côté loufoque de sa situation; Il y a le repassage de la semaine, les vitres du salon encore à faire. Victoire pourrait le prendre mal. Une sacrée bonne excuse pour descendre...

    " Fermez les doigts, ça ira pour aujourd'hui... !"  Yolanta pile net;  le nuage à silhouette de loup hâve s'effrange, la lumière revient. Elle pose pied à terre, la tête toute tourneboulée de projets de galops sur la plage, de cavalcades dans la steppe, centauresse libérée de la pesanteur. Mais ça ne dure pas, le monde concret la rattrape, il faut desseller, aider Claude. Il est amical, et pourtant elle devine en lui comme une irritation secrète. Elle demande gentiment : " Je la ramène au box ?" en se disant que si Claude est en rognes, autant lui offrir une eau paisible en reflet. Ca marche, il se détend.

    " Laissez, Eva, j'ai l'habitude...

    - Vous y arriverez seul ?

    - Comment croyez vous que je fasse quand vous n'êtes pas là ?

    - Je pensais que Victoire...

    -Vous pensez mal. Victoire monte parfois Yolanta mais elle préfère Bellugo. " Et il ajoute avec un rire aigre : " Elle n'aime que les étalons. "

    Il lui prend les rênes des mains, elle croise son regard dur, cherche un mot pour l'apaiser, mais il n'y en a pas et le silence est pire qu'un acquiescement, alors elle  plaisante : " Je ne vois pas le rapport..." Il sourit, grinçant :  " Moi, j'en ai plus du tout...." Et ils s'en retournent lentement vers l'écurie, lui, dans son fauteuil, tenant d'une main la jument, elle, paniquée à l'idée que Yolanta puisse tout à coup piquer un sprint. Il ronchonne : " Dieu, c'était une idée formidable, mais puisqu'il est mort, faut bien en faire son deuil, n'est-ce pas ? "  Elle lui effleure l'épaule. Elle aime bien la couleur de son âme. 
     
                                       

      * 
     
     
     

        Une nuit encore, une de moins sur l'échéancier. Bientôt, quelque chose va se briser, elle le sent, elle mourra, ou bien elle retournera au milieu du troupeau, elle aura tout oublié de l'expérience, parce que le temps ravine tout et qu'il n'a que ça à faire. 

          Elle y va nue, le vent frais la suffoque un instant mais elle s'élance, insensible, à petites foulées sur la plage. Le feu dont elle brûle est plus fort que le froid du dehors. La plage est sillonnée de runes mystérieuses, les maisons blanches sur la colline écarquillent leurs fenêtres aveugles, les bourgeois roupillent, seul le faisceau du phare brille encore sur la côte, avec ça et là, au flanc sombre des falaises, les bagnoles comme des lucioles en train de jouer à cache-cache. Elle a envie d'hurler en fendant les vagues, de redevenir animale, rien qu'un corps obtus. Le sable est mouillé, elle le sent crisser sous ses pieds;  des sensations brutes, grégaires. Un oeil en elle cependant observe la mer obscure; les étoiles saupoudrent le noir, un festonné d'or blanc s'échevelle sur la grève. La bouille ronde de la lune sourit comme dans les contes, elle lui parle tout bas : " Toi, tu sais qui je suis... Aime-moi ! " Une vague fraîche vient lui caresser les mollets, elle irait bien s'y engloutir, ce serait facile. Mais  la vie est là foisonnante, pleine de promesses, il faut choisir, la vie, toujours. Elle court, supendue entre l'enfer et l'extase, secouée de petits rires sanglots qui lavent la blessure putride qui la ronge, le trou laissé par son gosse arraché, son gosse qu'elle ne reverra plus. En dessous, il y a l'autre, la folle qui chiale en reniflant, mais elle, là-haut, elle ne pleure pas, elle ne sait même plus ce qu'est le chagrin, elle n'est qu'un regard terrible et tendre, comme on imagine le regard des anges. 

           Les lumières de la Mandragore brillent derrière les pins de l'allée. Au premier, les fenêtres de l'atelier de Victoire, à droite en bas, le salon. Claude doit être en train d'écrire.  Elle se glisse entre les arbres, consciente de sa nudité mais nullement troublée à l'idée d'être surprise. Elle s'imagine, Vénus affable, saluant le passant d'un signe de tête, une main sur le pubis une autre sur la poitrine, et elle accélère, revigorée; elle sent ses seins fermes battre le rythme, ses muscles aguerris par la natation, elle est la colline toute entière, l'air, l'eau la roche et les arbres. L'écurie est à deux pas, elle s'en approche.

     La jument grise s'ébroue doucement dans la pénombre. Un chuchotement. " Tu m'as reconnue ? " Un rayon de lune éclaire le box;  la bête souffle, les oreilles en alerte, et ses bons gros yeux ont les reflets argentés de la mer. " Bonjour ma belle, je peux entrer ?"  Elle s'offre au regard attentif de l'animal. Aucun danger, entre femelles, on se comprend. Un bisou sur les naseaux conclut l'affaire. Attentive au frémissement du garrot, elle pose la joue sur l'encolure, une chaleur vibrante lui embrase le corps, elle se sent fondre. Le loquet grince affreusement, elle le tire en douceur, s'attendant à tout moment à voir débouler Claude, mais rien ne se passe et la jument s'achemine clopin-clopant jusqu'à la sortie, guidée seulement par quelques crins pincés au milieu de la crinière. J'y vais, j'y vais-t-y pas ? Trop tard pour reculer. D'un coup de rein, elle se hisse en souplesse sur le dos de la bête. Bonjour la douleur ! En fait, une question de position car déjà elle ne sent déjà plus cette vertèbre coupante qui lui cisaillait le sexe. Elle l'a fait sans réfléchir, un geste inscrit quelque part dans une mémoire secrète qu'elle se découvre avec bonheur. Il n'y a plus d'obstacle entre elle et l'animal,  tout parait beaucoup plus simple qu'avec la selle. Est-ce une trêve ? Un moment d'exaltation niaise qui va cesser quand Yolanta va s'emballer ? La bête fouaille, parcourue de frémissements . L'allure s'accélère, le plaisir monte, elle le laisse venir, les cuisses et les reins moites, électrisée par le frottement doux des crins. Ca explose, ça implose et ça repart. Elle gémit, euphorique, à peine consciente du  galop qui lui balance les reins, une vague les éclabousse, Yolanta ralentit. "Se cramponner à la crinière..." a recommandé Claude. Facile comme tout est facile ce soir. Elle chuchote " Doucement, mon amour, doucement, mon corps est encore bien raide..."   Et l'instant s'étire, bercé au petit trot puis au pas, parce qu'aucun cheval n'apprécie longtemps les coups de cul sur son dos. Elles marchent ainsi pendant des heures, sans fatigue, sans douleur. La lune basse s'accroche dans un nuage, soudain une lueur rouge s'annonce derrière les dunes, les étoiles déjà se délavent. " Après l'accouchement, je me suis reconstruite de mémoire..." Elle s'ébroue, l'illusion se déchire, les pensées reviennent lui grouiller dans la tête, rien à faire pour les retenir. Il faut rentrer, retrouver les hommes, le monde. Demi-tour sur les hanches. Et tandis qu'elles s'en retournent enlacées dans le reflux lent de la fusion, elle se souvient avec nostalgie qu'elle est humaine et que Yolanta lui sera bientôt de nouveau étrangère. 
     

     

    * 
     
     
     

          Avant, elle se serait dit " Je pète les plombs !"  Aujourd'hui, ça lui est égal. Elle caresse du bout de l'ongle l'épiderme à vif de ses cuisses, la virée nocturne avec Yolanta a laissé des traces. La brûlure, elle s'en tape. Assise par terre au milieu de la cabane, elle range. Une poupée décapitée qu'elle a trouvée sur la plage,  deux petits soldats de plomb qu'elle a appelés Paul et Kamal. Tout va bien... Rigolo comme il suffit de satisfaire les apparences. Elle éclate d'un rire dément, se traite d'autiste et laisse ses bras se dresser tous seuls vers le ciel. Roudida ! Elle baragouine des mots qui n'existent pas; ça la fait voyager en enfance, tout lui revient, des bouts qui brillent ou qui pleurent selon les humeurs. Solitaire. Fille de vieux. Elle s'enfermait des heures dans le réduit avec ses poupées et leur arrachait lentement la tête en salivant, c'était jouissif. Et les boutons, et les bouchons; les bouteilles qu'elle attifait de jupons avant de les remplir de pisse. Elle ne connaissait pas le mal, elle ignorait Dieu et les lois.  Poupées sans tête. Se laisser aller, lâcher prise et faire sous elle, comme une chienne. Jamais ! Elle fait comme Skin, derrière la dune, ensuite elle enterre et elle se jette dans les vagues; c'est ça l'humanité. Sortir de la merde. Les autres disent qu'elle avait tout pour réussir, qu'elle a tout gaché. Par orgueil, sûrement. Elle compte les boutons qu'elle a pu récupérer à la Mandragore. Une bonne vingtaine, un jaune, un joli petit doré de vareuse militaire, quatre bouchons de champagne qu'elle a suspendus au plafond. La bougie chante sa flamme en vacillant, tout tremble, les ombres se promènent, indécises, mouvantes comme la douleur et la joie. Un sourire irrésistible lui enchante soudain le visage, elle se laisse porter. Aucune obligation, pas de téléphone, pas de télé, pas de conversation à nourrir, rien que le temps ouvert sur tous les possibles. L'argent, Nat. Elle s'effraie de le sentir si proche, de sentir au fond d'elle-même cette femelle lascive qui se délecte du visage haï. Une panthère. Elle marche à quatre pattes sur le sable, ondulant du cul. Elle se sent panthère, elle est panthère ! Noire. C'est à cause de lui, de ce télégramme envoyé à son attention à la Mandragore, une invitation." Je vous attends." avec l'adresse et le téléphone d'un hôtel à New York. Rien d'autre. Mais comment irait-elle en Amérique, sans papiers et sans thune?  Elle a roulé le télégramme dans une bouteille vide de Tullamore Dew après y avoir torché une réponse pas piquée des hannetons. Demain à l'aube, elle ira la jeter au loin, après la barre, cent cinquante brasses au moins, en contournant les courants des baïnes. Cet été encore, il y a eu deux noyés. L'océan, ça pardonne pas, il faut lui parler comme on parle aux bêtes. Toute seule toute seule ! Elle se laisse envahir par la souffrance exquise. Renoncer au plaisir, à l'amour, à tout. Un exercice auquel désormais elle excelle. Comme Claude avec ses foutues guibolles. Elle songe à son petit sourire narquois. Il savait pour la virée avec Yolanta, il devine tout, il avait remarqué le sable sous les sabots, il y avait même un coquillage coincé dans une fourchette. Une leçon qui vaut pour le reste. Etre dans la vie comme un souffle, passer sans laisser de traces, c'est difficile. Elle le revoit occupé à noyer d'une lampée de bordeaux le bout de sauciflard qu'il se croque d'ordinaire à onze heures. Sa poularde au choux mijotait à feu doux, ça sentait comme un dimanche. Il a grincé : " Vous n'avez pas trop mal au cul ? " Le coup de Jarnac. Et elle est partie à bavasser sur le manque d'amour. Quand elle a sangloté : " Moi j'ai besoin de mon gosse..." Les yeux de Claude ont pris une drôle de teinte profonde, un bleu de grande faille, rien que pour ça, elle ne regrette pas d'avoir craqué. 
     
     

     * 
     

          Ils sont face à face dans le salon bleu, lui, dans le va-et-vient incessant des chromes de son fauteuil roulant; elle, allongée dans le canapé profond près de la cheminée. La télé est allumée sans le son, c'est la soupe habituelle, le show de l'indifférencié. Un lynx  gros plan braque des pupilles galactiques dans l'objectif, puis sans transition, un spot s'emballe sur des crétins amoureux de leur cellulaire qui leur permet de bavoter de n'importe où en raquant moins cher la minute. Victoire souffre, elle supporte de moins en moins le tintamarre des mouvements. Claude jette de temps à autre un coup d'oeil à la diarrhée visuelle, ça lui fait l'effet d'un aquarium en folie. Le silence de la pièce est parcouru de frémissements, de chuchotements, de frôlements de peau, de tissu, parfois un rire rapide, un petit râle animal. Ils bavardent du bout des doigts et les lignes de leurs visages dansent la danse des signes. 

    " Tu es ma petite lumière..."  signe Claude. Victoire sourit, à la fois présente et absente, insaisissable. Il se verse avec une précision avare un fond de 8 ans d'âge.  Un " Chéri tu bois trop..." lui cingle l'intérieur du crâne. La voix de Victoire, celle qu'il s'invente, une voix chaude aux inflexions tendres, même quand elle signe des vacheries. C'est fou ce qu'il l'aime, il n'a jamais aimé comme ça. Mais il n'y aura pas de fruit, c'est ça qui les rend fous. L'enfant qui leur manque. Et ils en parlent à cause d'Eva, de sa sublime souffrance comme le dit si bien Claude, et ça énerve Victoire qui rétorque que seul l'art a du sens, qu'il y a déjà bien trop d'enfants sur terre. Elle le pointe d'un index moqueur : " Tu parles sans arrêt d'elle.. Elle t'a tapé dans l'oeil ? "  En gestuelle, c'est plutôt chaloupé. Victoire sait tout, comment nierait-il ? La pluie crépite comme du gros sel sur les carreaux. Ils annoncent force sept au large. Bien sûr qu'il y pense à Eva; en plein vent dans sa petite cabane au milieu des dunes, elle doit en baver !  Il maugrée. "La bicoque du Louisot vaut pas un clou, suffirait qu'une grosse rafale..." Victoire le dévisage. Il s'allume un cigare avec gourmandise en signant: " J'ai pas raison ? "  Elle acquiesce, son sourire s'aiguise, elle montre les dents : " Je n'ai pas besoin d'être mère, Eva, c'est ton problème ..."  Il lui fait remarquer que lorsque le petit-fils de Louisot venait à la Mandragore, elle en oubliait de sculpter, mais elle continue de le goguenarder sans ciller et il ne peut que baisser les yeux .

    " Tu as raison, je pense trop à elle; ça m'énerve, j'ai peur qu'elle attrape la crève...

    - Je ne crois pas que ce soit seulement ça... "  De la main et du menton, hésitante. Il l'observe, émerveillé. Elle le comprend si bien qu'il a soudain envie de baiser ses lèvres entrouvertes. Un désir hors sujet dont il ne sait que faire. " Toujours est-il qu'avec Nat, ton Eva, elle y va fort..." volètent gaiement les doigts de Victoire.

          Il fronce le sourcil :" Mon Eva ?

    -  On la partage..."     

     Elle rit, et la tendresse leur tricote une passerelle fragile. Il l'admire, il aimerait lui dire à quel point elle est un exemple pour lui, mais elle déteste les discours. Alors il prend le petit carnet et note : "  Nat, se nourrit du talent des autres, il nous pompe... "  Il ne se voyait pas signer ça. Elle réceptionne, et enchaîne avec une mimique de compassion : " Tu  traites Nat de vampire parce que tu as la trouille qu'il te pique Eva !"  Une vraie scène de jalousie. Il hausse les épaules, mime un épuisement sans remède.

    " Tu ne me comprends pas. "

    " Mais si je te comprends" murmurent en lui les doux signes de Victoire. Evidemment, elle sait à quel point les vrais enjeux sont ailleurs. Il se souvient; pendant la rééducation, quand ses amis ont commencé à l'oublier, il a senti l'une après l'autre se briser les attaches qui le reliaient au monde, il a compris qu'il existait des échanges invisibles entre les gens. Quand il n'y a plus d'échanges,  le froid est partout et le corps se meurt aussi, il a payé pour voir. Sans Victoire il n'aurait pas supporté la Sibérie. Et maintenant Eva fait partie de la musique, elle dit "L'ange te donne la note, à toi de créer l'harmonie...", elle a cité Dante, ce n'était pas un hasard, il n'y a pas de hasard.

    " Je me demande combien de temps elle va rester...

    - Elle partira mais elle reviendra ! " signe Victoire péremptoire.  Il s'abandonne aux aveux :

    " Tu sais, quand elle fait le ménage, les objets deviennent plus beaux, je ne les vois plus pareil.

    - Moi aussi."

      Plus question de jalousie. Ils se sourient en équilibre au milieu du pont de lianes, conscients qu'en dessous grondent les torrents fourbes de la possession. C'est agréable parfois d'être infirme, ça ouvre des portes vers le haut. Victoire pousse une bûche dans la cheminée et les flammes repartent gaillardes, au diapason parfait de l'instant. Un détail le chiffonne : Victoire a les cheveux relevés en chignon, et il lui manque une boucle d'oreille, une de celles qu'il lui avait offertes en Espagne.

    " Je ne l'ai pas perdue, je lui en ai donné une...

    - Vous en êtes là toutes les deux ? "

       Elle s'esclaffe d'un rire de dernier des Mohicans. " Je rêve d'elle, nous parlons de toi. Elle dit qu'on vit dans une bulle... Tu as l'impression de vivre dans une bulle ?"  Il vide son verre d'un trait. Grégoire... Il ressemblait à son grand-père. Un loupiot aux bonnes joues rebondies. Il jouait dans le jardin avec le chien, Victoire lui préparait des tartines beurrées avec du chocolat en poudre. Un sourire de petit d'homme, un joli sourire tout neuf qui s'émerveille du miracle que l'on piétine chaque jour sans le voir, voilà ce qui leur manque. Si au moins Victoire voulait bien accepter l'insémination; mais elle hait  les toubibs, elle en a trop bavé quand elle était gosse...

    " Je crois qu'on devrait partir en vacances ... " trace-t-il d'un geste nonchalant dans la fumée de son cigare. Victoire lui tire un pied de nez.

    "  Ici ou ailleurs, on sera toujours dans la bulle..."

          Il ne répond pas. Dans l'aquarium, une lionne et ses petits se repaissent d'une carcasse sanguinolante. Il y voit comme le rappel de sa condition, une carcasse à moitié détruite qui ne pourra pas se reproduire. Et soudain, la rage le reprend. Pourquoi continuer ? Pour qui ?

    " J'en ai marre, Victoire. Tu ne pourrais pas te trouver un type normal ?  " 

      Il gesticule avec une grimace morbide; dans une minute, il va encore vider toute la bouteille, et ça, elle ne le veut pas, alors elle déroule quelques hiéroglyphes sur le carnet pour lui proposer le suicide, la baraque en flamme, un pendu qui tire la langue. Il s'esclaffe puis se détourne. Il voudrait tant laver la boue de son coeur, cette haine qui le ronge depuis qu'il n'a plus ses guibolles, seulement il n'y a pas d'eau assez pure pour ça, et s'il picole pour l'oublier, Victoire ira encore s'enfermer dans l'atelier. Il perçoit sa présence silencieuse derrière son dos, si forte, si douce qu'il fait volte-face et lance sans même prendre la peine de signer : " Si tu voulais, on pourrait en adopter un... "

          Elle ne répond pas. Il ajoute dans sa barbe : " Il est tard, on en reparlera ..."  Pourquoi faut-il toujours qu'il lui fasse du mal ? Il fait rouler le fauteuil jusqu'au piano, Victoire a compris le signal, elle pose ses paumes à plat sur le capot de l'instrument, elle aime les vibrations graves. Un bon blues de derrière les fagots, voilà ce qu'il va jouer, et demain, comme d'habitude, ils feront semblant d'avoir oublié l'affaire. 
     

    * 
     
     

        Elle s'est fabriqué une table avec quelques vieilles planches pas trop cuites par la mer. Les rideaux, elle les a achetés au marché du bourg avec un délicieux sentiment de dérision. Des rideaux de dentelle blanche qui se balancent et bouffent au vent du large. La nuit, parfois il gèle dur, et au matin, son duvet et ses vêtements scintillent de givre. Elle aime ces instants fugaces où, entrouvrant les yeux, elle se retrouve plongée dans un songe cristallin qui lui semble si bien aller avec l'état de son âme. Son âme ! Encore un mot qui crève comme un moustique dans la lumière. Sur la table, il y a le nouveau carnet qu'elle a emprunté à la superette. Elle à chourave; des conserves chez l'épicier, une carte à la station-service, comme ça, juste pour le plaisir. Quelquefois elle revient sur les lieux, pose un billet sur la caisse et s'en va sans donner d'explications, ça les rend dingues !.

        Elle feuillette son vieux cahier, retrouve une phrase de Kamal notée à la va-vite. "C'est par l'aller-retour du multiple à l'unique que la conscience se forge..." C'est bien ainsi qu'elle se sent vivre, morcelée, et d'autres jours au contraire, tout entière rassemblée en un point de clairvoyance divine. Dieu. Un autre moribond. Comment penser quand les mots puent ? Les diamants respirent-ils ? Qu'aurait-il dit Kamal, des diamants ? Qu'ils respirent une fois tous les deux cents millions d'années. Il avait toujours réponse à tout. Elle continue son pèlerinage au fil des pages. Une conversation confuse, un commentaire moqueur, un dessin. Ils avaient chanté, bu et fumé avec des jeunes autour d'un grand feu, c'était en juillet, le sable était rouge. Kamal avait mené la fête, elle était la seule à savoir qu'il venait d'apprendre que son village natal avait été bombardé. Des gaz paralysants; les journaux avaient montré les photos d'enfants boursouflés couchés pêle-mêle au milieu des décombres, mais Kamal riait. A l'hôtel, il s'était étendu tout habillé sur le lit et il avait dit : " Le monde délire; il y en a que ça rend fou. Toi aussi tu délires..."  Elle s'était presque fâchée, mais il lui avait pris le poignet, délicatement, entre le pouce et l'index, comme elle adorait qu'il le fasse, et il s'était expliqué longuement. Au petit matin, elle avait essayé de transcrire tout cela en mots ordinaires. Elle relit : "... C'est la part chaotique qui nous permet d'exister plus loin que les fourmis. La maladie commence quand le délire se boucle sur lui-même en s'auto justifiant, c'est le cas de toutes les idéologies, de toutes les religions révélées..."  Les mots soudain la lassent, c'est de lui dont elle a besoin maintenant, de ses bras qui l'enlaçaient si fort, de lui et de personne d'autre ! Alors elle cherche la solution par terre, un gravier pour viser le petit soldat qui la nargue à côté de sa fiancée décapitée. Il faut abattre toutes les idoles.                   

     

  * 
 
 

            " La Facel Vega se faufilait en souplesse sur la Cinquième. Albert flottait dans un état second;  sur la bande FM, Carlos Santana parlait de cette résonance cosmique qui fait vibrer les molécules - Nous sommes tous des étincelles divines- concluait l'allumé sur les premières mesures de "Black Magic Woman". la Facel s'engouffra dans un tunnel. Albert n'eut pas pas le loisir d'entendre le début du chorus...."

        Nat pilote en se racontant l'instant à l'imparfait comme dans un roman. Il n'a pas dormi depuis trois jours, il carbure au HP23. Produit militaire, ça coupe le sommeil sans effets secondaires. C'est du moins comme ça que le gros Nike le fourgue, et apparemment ce n'est pas de l'arnaque. Pendant la guerre du Golfe, les pilotes lâchaient leurs rockets en beuglant du Hendrix, comme les anciens. Du coup, il se retrouve en plein blues. Un fast-food, trois putes, des néons, l'envie qui monte, qui pulse, c'est New York, mon pote, tu es le roi ! Il pousse à fond les régimes, les immeubles se brouillent, 120, un effet très agréable, mais périlleux : si les flics le coincent encore une fois, il est bon pour le retrait définitif. Il se raconte la suite. Un récit en hommage à Camus, très chic, très humain. " Le dandy des étoiles " ça s'appellerait. Le néant du jour roule en Facel Vega, prend de la coke et boursicote sur Internet ! Il éclate de rire, des lumières chatoyantes lui taquinent la cervelle. Extrêmement agréable, il reprendra de ce HP machin. Il récapitule les jours, les heures, les moments. L'important, c'est de ne jamais perdre pied. Ce soir il a rendez-vous avec un beau brun, type andalou, à huit heures à Times Square...

        Hilare, il s'engage dans Brooklyn. Une petite course à faire vite fait. Un peu d'herbe chez Tony, et deux trois Ecstasy hollandais pour amorcer la soirée avec le nouveau. Il le baisera à fond, il se fera baiser ensuite, et quand ils auront le cul et la tête pleine de joie, ils iront se finir au soft drink dans une rave. Les images fluo de " Blade Runner" se mélangent avec le réel; comme hier, dans ce tacot déglingué. La mousse des garnitures pendouillait; l'ampoule du plafonnier aussi, il se les repasse au ralenti, souvenirs en reflet sur le pare-brise de la Facel, ça clignotait sans arrêt  la CB de la compagnie crachouillait ses appels, le type au volant braillait noyé dans un larsen infernal. L'enfer. Un mutant aux cheveux verts zigzaguait en rollers au ras des pare-chocs, la sirène des flics gueulait dans la nuit, comme dans le film mais c'était pas un film... Comment s'appelle le beefsteak de Times Square ? José ? Non, Jorge. Un petit mignon tout chaud. Facile, avec ce genre de paumés, il suffit d'être un peu attentif, ils fondent, personne ne les écoute jamais.

    " Il pensait qu'on ne peut connaître les gens qu'en les pénétrant physiquement..." Il ralentit, repart. Mieux vaut ne pas se garer devant chez Tony. Trop risqué. Il en profite pour déclencher le dictaphone et enregistrer les dernières bribes de l'histoire qui continue dans un coin de sa tête. "Le dandy des étoiles", un super roman d'amour sur fond de désespoir, ce serait jouable. Mais les choses vont si vite qu'il n'arrive jamais à aller au bout de quoi que ce soit. Sauf du fric. Tout ce qu'il touche fait du fric. Il voudrait plus, il voudrait tout. N'importe qui peut être célèbre un quart d'heure, n'est ce pas ? L'ennui, c'est qu'il est déjà célèbre, et plein aux as de surcroit. Alors comment trouver le courage ? Faux problème, il faut jouir mon canard, jouir à n'en plus pouvoir, et tout de suite !

          Il prend le ticket, affronte le gouffre du parking, suspendu au tempo de "Chill out". Le vieux Lee Hoocker aura toujours la frite. Parking, préparer les billets pour Tony. Il marche d'un pas vif, en pilotage automatique. Tony. Un bar pas comme les autres. La fille à la caisse est prévenue le paquet est prêt. 5OO. Un bon prix. Et ça s'enchaîne, béton, macadam, le souvenir des Twins illuminés, un embouteillage. Tout se télescope depuis qu'il a goûté l'herbe magique du père Tony. Un ancien du Guatemala reconverti dans les épices, il aurait bien voulu finir comme le Che mais c'était plus  l'époque. Chaleur, peau moite. Pas de climatisation. Il abaisse sa vitre, neuf tours de manivelles, rien d'électrique, ce serait de mauvais goût.

        Rouler. Tout en bas, à l'extrême de la chair, au bout des plaisirs, mais en revenir, il ne veut pas en crever. Pas besoin de baiser sans capote ou d'être adepte du fist fucking pour flirter avec les limites; il préfère jouer plus fin. La vraie débandade, c'est l'ennui. Pire que le dégoût. Hier, pendant la partouze, il s'est contenté de regarder la viande visqueuse, les vulves gynécologiques, les bouches tordues de douleur et de plaisir, tout se mélangeait, les corps frémissaient comme un poulpe agonisant sur la moquette hortensia de la villa. L'oeil se blase plus vite que la peau. Que faudra-t-il inventer la prochaine fois ?  Un harem de putains bioniques, des voyous drogués qui les étrangleraient une à une en écoutant de l'acid jazz à l'envers ? Une fête plus démente encore pour retrouver ce moment glacé où ne demeure que la sombre certitude de la force ! Il faut aller au bout, garder la rage au ventre, se tenir au plus près du vide, c'est l'unique moyen de juguler l'ennemi.

        Il reprend pied à cent mètres de Times Square, entre deux murailles de béton lisse. Une place de stationnement se dégage miraculeusement devant lui. Transports Express. Un livreur qui s'en va. Bon augure pour démarrer la soirée. Le portable couine son signal de souris prise au piège. On se connecte tout en verrouillant les portières à la main. Une pression du pouce sur OK. Télescopages d'époques. Que restera-t-il dans cinquante ans ? Il oublie aussitôt la réponse qu'il s'était concoctée. OK, mon pote, tout va bien. A l'autre bout de ce qui n'a plus de fil, Michaël débite à toute allure quelques chiffres importants. Une vente chez Sotheby's. Michaël ne pense qu'en chiffres, il fonctionne sur un demi cerveau et ça lui suffit. " Allo, Michaël ? Tu m'entends ? Je suis sur le trottoir, il y a un boucan pas possible, on se rappelle ? " Il entend. il parle de parts, l'enfoiré !  " Mais on est associés à 5O/5O que je sache ? "

       Trois jours et trois nuits que ça dure. Il faudra bien que ça cesse. Pas de cigarette, il faut du souffle pour faire l'amour. Combien en a-t-il fumé depuis qu'il a embrayé sur cette dérive infernale ?  Trop. Il a mal à gauche, il crache comme un tubard; mais demain, il ira cavaler à Central Park avec les blaireaux en jogging et la mort reculera. Question de volonté. C'est un muscle, la volonté, il faut la fouetter tous les jours, sinon, ça s'affaisse comme un cul de douairière. Il se cale le casque du baladeur sur les oreilles et envoie la sauce. Des chants maoris, très à la mode en ce moment, ça calme les nerfs. Une rafale de flashes bleus fait valdinguer les ombres, une bagnole de flics bloque la ruelle. Ici on te plante pour 20 dollars. Il consulte sa montre. Une demi-heure de retard, le petit beefsteak doit se ronger les ongles. Ils sont tous pareils les gamins, ils s'imaginent qu'ils n'en veulent qu'au pognon mais c'est toujours ailleurs que ça se joue. José ou Jorge ? C'est reparti, sa mémoire se roule en boule, tout s'embrouille. José vend du caillou. Ca c'est sûr. Et comme tous les autres, il s'étonnera qu'on puisse gagner autant avec des bouts de toiles barbouillées; et quand il aura goûté à l'art et à la beauté, il en redemandera...

       Il laisse l'idée de la beauté l'emporter un instant en France, dans l'atelier de Victoire. Trop de talent, pas assez d'ambition, elle a besoin de lui. Et cette petite conne d'Eva qui ne répond pas aux télégrammes ? Quelle châssis ! Il pourrait en faire une reine, sa soeur orgiaque. Il faut les éduquer. Tout à l'heure, quand le minou des bas-fonds goûtera au fouet, il découvrira que les coups ne font pas toujours mal.

        Il marche toujours plus vite, en lévitation sur son nuage d'herbe et de molécule militaire. Il pense à son rendez-vous mais Eva continue de lui parasiter les circuits. International. Il suffit de demander, et bien sûr de raquer. Tout se monnaie, même la misère, alors on ne se plaint pas  ! Il attend la connexion, l'écran du téléphone clignote, un camion fou passe en trombe. "Allo ? " Touche OK. Si Claude n'est pas là, Eva ne décrochera pas et Victoire n'a pas accès à la ligne. Question de moyens, d'argent encore, d'argent toujours. Il faut être fort, ne jamais l'oublier, sous peine de mort.

    " Allo ? "

      Il y a quelqu'un.

    " C'est Nat... à New York le temps est divin. Et chez vous ? "

      Claude, c'est bien lui; il se marre. " Vous m'appelez de New York pour me parler de la météo ? Ici, il pleut mais le paysage est magnifique.

    - Comment ça va ?

    - Ca roule, j'ai fait changer les pneus du fauteuil..."

      Un rire bref, bien cassé, comme Nat les aime.

    - J'appelais pour Eva.

    - Je ne m'en doutais pas. Accroché ?

    - Sa plastique m'intéresse. Elle est toujours chez vous ?

    - Elle vient la nuit en douce pour monter la jument à crû. Je crois qu'elle est un peu toquée mais elle travaille bien, la maison est briquée...

    - Dites-lui que j'ai appelé.

    - Je n'y manquerai pas. Vous revenez quand ?

    - Quand j'aurai un futur."

       Off pour couper. Un coup de pouce et on atterrit dans la rue. La faune est là, les travelos se poussent du coude, morts de rire; la grosse Bertha le traite de péquenot à cause de son borsalino, il a l'habitude, les cons ne le gênent plus, il est ailleurs. Est-ce que José comprendra le but du jeu ? Il s'ébroue, allonge le pas. Jorge Simone ou José, quelle importance ? C'est toujours dans le même trou qu'on baise... 
     

  * 
 

          Le froid l'a saisie dès que Claude à décroché. Il lui tournait le dos, elle n'a rien pu lire sur ses lèvres, mais elle a aussitôt deviné qui appelait, à cause de la lumière qui lui a soudain parue plus terne. Claude raccroche, il sourit, énigmatique. Elle signe : " C'était lui ? "  Il ne répond pas, fait rouler son fauteuil jusqu'à la fenêtre. La nuit est somptueuse, veloutée, un bijou de lune ciselée danse sur l'océan. Nat est là, juste en face, exactement de l'autre côté du dôme immense. Elle lance son cri qui gêne, un brâme angoissant pour les novices. " Alors ? " Claude fait aussitôt volte-face, il signe nerveusement :

    " C'était lui. Il voulait parler à Eva.

    - Elle vous rend dingues !

    - Elle ne me rend pas dingue, elle me donne l'impression d'être un type bien. Tu comprends ça ? " Il a une mimique cocasse. Ses mains miment un type bien; elle aime son langage elliptique plein de formules tarabiscotées. Il a du mal à coordonner son visage et ses gestes mais il improvise à merveille. Eva, par exemple, c'est lui qui l'a inventée. Il la signe d'un geste d'amphore associé au signe de la naissance. Ca pourrait se traduire par "l'Accoucheuse", sauf qu'ici ce serait plutôt "l'Eveilleuse ". Du désir ? Du doute ? Nat est comme Claude, lui aussi la veut, mais ce n'est pas de l'amour, il ne sait pas aimer; les sculptures, il ne les caresse pas, il les soupèse. Un jour, pour le tester, elle lui a demandé comment il signerait le mot " recevoir". Il a tourné les paumes vers le sol et a refermé les doigts. Prendre et recevoir; il ne fait pas la différence. Un infirme lui aussi. 

          Claude tripote sa pipe, baisse les yeux, troublé. Elle résiste à l'envie de le laisser planté là et de filer retrouver les espaces purs de l'atelier, mais ce drôle de truc qu'elle appelle le "tourbillon sacré" la retient; ça toupille à toute vitesse dans sa poitrine, à cause du firmament peut-être, si vaste, si paisible, ou de la mer d'ébène. Il  fait virevolter ses doigts :

    " Tu sais, je me suis dit que le petit Grégoire..."

       Elle le coupe d'un index excédé. " Tu ne vas pas recommencer ! " Pourquoi insiste-t-il  ? Elle en veut un à elle, qui lui boirait son lait, s'accrocherait à ses seins comme un petit ouistiti. Mais pour ça, il faudrait retourner à l'hôpital, et rien qu'à cette idée, elle a envie de mourir.

    "  On pourrait essayer...

    - Je t'en supplie, arrête !"

       Elle sanglote, son chagrin fait tinter une bouteille au coin du buffet, elle la débouche d'une main fébrile et s'envoie une longue rasade au goulot.

    " Tu me piques ma gnôle maintenant ?

    - Ta gueule !"

      Il s'esclaffe à gorge déployée comme un matelot ivre. Elle ne voit que sa bouche béante, affreuse. Elle ferme les yeux. Elle n'en peut plus de tout ce vacarme, elle a besoin d'immobilité. Claude a repris la gnôle, il s'en sert une bonne dose dans un verre à bière sale et commence à savourer le venin à petites gorgées. Elle sait ce qu'il pense. Pour lui, chaque minute qui passe est  une minute de moins à vivre, c'est sa secrète consolation. Et tandis que l'ivresse lentement le dissout, elle se délecte à cette idée qu'ils pourraient demeurer ainsi jusqu'à la mort, pétrifiés en face à face dans le négatif parfait de l'amour. 
     
     

     * 
     
     

          Aujourd'hui elle est venue plus tôt. " Pour faire les vitres". Elle reprend lentement pied. En chemin, elle a piqué une rogne, brisé à coups de caillasse le rétro d'une grosse berline qui avait la malchance de se trouver là. Une crise. Elle venait de lire que dix millions d'enfants allaient crever de faim cette année pendant que 358 salopards palperaient à eux seuls autant que toute l'humanité confondue. Après ça, elle a cavalé comme une dératée jusqu'à la villa, poursuivie par le hurlement taré de l'alarme de la bagnole. Personne ne l'a vue, les flics ne sont pas venus. Pas encore, peut-être. Elle s'applique, une vieille chemise d'homme flottant sur ses reins, radieuse dans la luminosité parme du matin. Claude l'observe en tapotant à fond de train les phrases fades du pensum sentimental qu'il aurait dû rendre il y a huit jours à son éditeur. La routine. Il s'en tape. Victoire a reçu un  chèque de New York, le congélateur est plein, les chevaux ont du foin pour l'hiver; pourquoi faudrait-il toujours remplir ses engagements ?  Eva cligne de l'oeil, attentive aux reflets. A dix heures, il lui proposera une vraie leçon, de celles qui donnent de l'esprit aux chevaux. Il est moins dix, presque moins neuf.  Elle cherche la transparence absolue. C'est ce qu'elle a déclaré en commençant la porte-fenêtre. Une tasse de cafè fumant atterrit silencieusement sur le bureau. Il sursaute. Victoire ne fait aucun bruit lorsqu'elle marche pieds nus. Elle pointe un auriculaire ironique en direction de l'escabeau. Eva n'a rien remarqué, elle travaille en équilibre sur un pied, l'autre pendant dans le vide, elle s'est fait couper les cheveux, ça lui va bien. Les gestes de Victoire se font plus précis : "  Tu rêves de folles étreintes ? "  Il rit, secoue la tête comme un cheval refuse le mors. Il est moins cinq. Le café est juste fort comme il l'aime, un peu caramélisé. Il demande " Tu as mis de la cardamone ? " Victoire s'assied, se ravise. Un  regard les unit.

    " Toujours jalouse ?

    - Pas le moins du monde. J'aime quand tu t'ouvres. Quand tu te fermes, ça me fait mal."  

       Elle a signé lentement pour qu'il n'y ait pas d'équivoque. Elle se lève, tout est dit. Là-haut, dans la solitude bruissante de l'atelier, elle le bénira du fond du coeur et elle est sûre qu'il s'en sentira plus léger. Il la regarde s'éloigner, le bonheur lui vient;  il est dix heures.

    " On y va ?"

       Eva se retourne brusquement au risque de dégringoler de son perchoir, surprise dans une rêverie céleste dont elle a déjà perdu le fil.

    " Pardon ?

    - Je vous ai proposé une leçon de dressage avec Yolanta...

    - Mais je n'y connais rien !